La guichetière pose le carton dans le cadre de gabarit, lit la graduation et le repousse vers moi : cent deux centimètres sur la plus grande arête. Deux de trop. Le colis partira quand même, mais sur l’offre volumineuse, avec six euros de supplément pour celui qui l’envoie. Le gabarit est le premier filtre du réseau et le seul que le client voit de ses yeux.
Je passe deux ou trois nuits par an dans ce genre de bâtiment, jamais pour les colis : pour l’armoire de puissance du trieur, les prises de terre des convoyeurs et les hayons des fourgons de ramasse, dont je signe les carnets. On voit le procédé de biais, par les portes qu’on vous ouvre, et on a le temps de regarder.
1 · Le dépôt. Une guichetière derrière son comptoir, ou le commerçant d’un point de retrait, seul entre deux clients.
- Entre
- Un carton fermé par l’expéditeur, que personne n’a encore mesuré.
- Il s’y passe
- Passage au cadre de gabarit, puis sur la balance. L’étiquette est collée, le numéro de suivi s’ouvre, et tout tombe dans le bac de la journée.
- Avec
- Une balance de comptoir et un cadre de gabarit en tube.
- En
- Une minute et demie de comptoir. Vingt secondes quand l’étiquette est déjà imprimée à la maison.
- Sort
- Un colis identifié, dont le premier événement de suivi vient de s’écrire.
- Ce qui rate
- Le hors gabarit, c’est-à-dire le colis qui dépasse un mètre sur sa plus grande arête ou 150 centimètres en additionnant les trois côtés. Il bascule sur l’offre volumineuse jusqu’à 200 centimètres, et au-delà il repart avec son propriétaire.
2 · La ramasse. Un conducteur par tournée, qui ne reste jamais plus de dix minutes au même arrêt.
- Entre
- Les bacs roulants du bureau, fermés et étiquetés au nom de la plateforme de rattachement.
- Il s’y passe
- Les bacs montent par le hayon, le conducteur les sangle contre la cloison, il repart. Les colis ne sont pas flashés un par un : c’est le bac qui l’est.
- Avec
- Un fourgon à hayon élévateur, dont la vérification annuelle passe entre mes mains.
- En
- Un passage en fin d’après-midi, calé pour arriver à la plateforme entre 20 et 22 heures.
- Sort
- Le colis posé sur un quai, encore dans son bac d’origine.
- Ce qui rate
- Le bac resté à quai, derrière une palette. Il ne manque à personne avant le lendemain : le suivi n’a rien à dire tant que le colis n’a pas été flashé ailleurs.
3 · Le dévracage et l’injection. Quatre à six injecteurs par ligne, debout, qui tournent toutes les deux heures.
- Entre
- Le contenu d’une semi-remorque déversé en tas sur un convoyeur qui entre dans la caisse.
- Il s’y passe
- Chaque colis est repris à la main et posé seul sur son plateau, à plat, étiquette vers le haut. Le métier appelle ça la singularisation, l’art d’espacer des paquets qui arrivent collés.
- Avec
- Un convoyeur télescopique et un tapis d’alimentation qui ralentit dès que la ligne se charge.
- En
- Un colis toutes les deux secondes et par personne, tenu sur toute la vacation.
- Sort
- Des colis espacés d’une longueur de bras, tous dans le même sens.
- Ce qui rate
- Les colis accolés, deux paquets qui voyagent soudés par un reste de film étirable. Le tunnel les lit comme un seul et les expédie ensemble vers la même ville.
4 · Le tunnel de lecture. Personne. Le poste est aveugle et il n’a pas d’opérateur attitré.
- Entre
- Le colis singularisé, à plat sur son plateau, à la vitesse du trieur.
- Il s’y passe
- Cinq à six caméras lisent l’étiquette sous tous les angles pendant que des barrières mesurent le volume et qu’une bascule relève le poids sans arrêter le tapis.
- Avec
- Un tunnel de lecture à caméras, doublé d’une reconnaissance de caractères qui reprend l’adresse en clair quand le code-barres est abîmé.
- En
- 97 colis sur 100 identifiés au passage, sans que personne y touche.
- Sort
- Un colis auquel un numéro de goulotte vient d’être attaché.
- Ce qui rate
- L’illisible : étiquette arrachée au dévracage, ruban adhésif brillant qui renvoie le flash, code plié dans un angle du carton. Direction le vidéocodage.
5 · Le trieur. Un conducteur de ligne pour l’ensemble du trieur, assis devant un synoptique qu’il ne quitte pas.
- Entre
- Un colis par plateau, cadencé par la machine et non par les injecteurs.
- Il s’y passe
- Le plateau bascule au-dessus de la goulotte de sa destination, le colis glisse sur la tôle et tombe dans un sac ou dans un bac.
- Avec
- Un trieur à plateaux basculants. 19 000 colis à l’heure sur une plateforme récente, 37 500 sur les installations à double trieur.
- En
- Moins de trois minutes entre l’injection et la chute.
- Sort
- Un colis dans le contenant de sa direction, mélangé à quelques centaines d’autres.
- Ce qui rate
- Le recyclage, ce tour de piste supplémentaire que fait un colis qui n’est pas tombé : goulotte pleine, bascule trop tardive, paquet léger resté collé au plateau. Il repasse et retente. Au troisième tour, il part à la goulotte de rejet.
6 · La navette de nuit. Un cariste au quai, un conducteur qui attend au volant, moteur coupé.
- Entre
- Les contenants pleins, tirés de leur goulotte et roulés jusqu’au quai de leur destination.
- Il s’y passe
- On charge, on ferme, on scelle. Le vrac fait entrer 30 % de colis en plus dans la même remorque que les bacs.
- Avec
- Une semi-remorque et un convoyeur télescopique articulé qui pose les colis jusqu’au fond de la caisse.
- En
- Un départ à heure fixe, tenu à la minute, quel que soit ce qui reste sur le quai.
- Sort
- Le colis à l’agence qui couvre son code postal, entre 4 et 6 heures du matin.
- Ce qui rate
- Le départ manqué. Un colis qui rate sa navette ne perd pas une heure, il perd une journée entière : la suivante ne part que le lendemain soir.
7 · L’agence et la tournée. Le facteur, qui trie lui-même le matin ce qu’il portera dans la journée.
- Entre
- Les colis de son secteur, versés en vrac sur une table de tri.
- Il s’y passe
- Le tri se fait en ordre de tournée, rue par rue, puis le véhicule se charge à l’envers pour que le premier arrêt soit le dernier posé.
- Avec
- Un casier de tri et un terminal portable qui flashe chaque prise en charge et chaque remise.
- En
- Une à deux heures de tri avant le premier coup de sonnette.
- Sort
- Le colis remis en main, glissé en boîte quand il y entre, ou l’avis de passage à sa place.
- Ce qui rate
- L’adresse qui ne se trouve pas : nom absent de la boîte, bâtiment sans numéro, digicode changé depuis la commande. Le colis ressort le lendemain, une fois, deux fois, puis il passe en instance.
Trois colis sur cent sortent du tunnel sans identité, et c’est un écran qui les rattrape
Le tunnel en reconnaît 97 sur 100. Les trois autres n’ont pas disparu : ils continuent d’avancer sur leur plateau, sans destination attachée, pendant qu’une photo de leur étiquette part sur un poste de vidéocodage. Quelqu’un lit l’image à l’écran, tape le code postal et rend le colis à la machine, exactement comme sur les machines à plat du courrier.
Tout dépend alors de la longueur du tour de piste. Sur un trieur en boucle, le colis repasse devant sa goulotte une fois, parfois deux. Si la réponse arrive avant, il tombe au bon endroit et rien ne paraît dans le suivi. Sinon il finit à la goulotte de rejet, dans un bac repris à la main entre deux vagues.
Reste le cas de l’anonyme complet : étiquette arrachée jusqu’au carton, rien à taper. Celui-là ne repart pas dans la boucle, il va dans un bac à part, et plus personne ici n’a le droit de l’ouvrir pour chercher qui l’attend.
L’injecteur pose un colis toutes les deux secondes et ne lit aucune étiquette
Il surveille le sens, pas la destination : étiquette dessus, colis à plat, un seul par plateau, l’espacement tenu. L’adresse sera lue dix mètres plus loin par une machine qui va plus vite que lui.
Il décide seul de trois choses. Écarter un colis éventré, qui salirait la goulotte et perdrait son contenu dans la boucle. Retourner un sac souple qui s’est mis en boule, parce qu’un polybag ne se lit pas sur le pli. Et appeler le conducteur de ligne quand deux colis reviennent collés, ce qui veut dire que le film étirable de la palette d’origine n’a pas été retiré.
Il fait quatorze degrés dans le hall à deux heures du matin, portes de quai ouvertes sur la nuit, et le trieur tient un bruit de fond qu’aucune voix ne couvre : on se parle à l’oreille ou on attend la pause. La relève ne se transmet presque rien, sauf l’état de la ligne. Les injecteurs tournent toutes les deux heures, moins pour le poignet que pour l’attention : le geste est le même douze cents fois, et c’est l’attention qui lâche la première.
Le code du travail autorise 55 kilos à bras d’homme, le réseau s’arrête à 30
Un colis est repris à la main sept fois entre le comptoir et la boîte aux lettres. Les seuils de poids viennent de là, pas de la solidité du carton.
La règle générale est l’article R4541-9 du code du travail : au-delà de 55 kilos portés de façon habituelle, il faut l’avis du médecin du travail, et rien ne dépasse 105 kilos. Le même article plafonne à 25 kilos les charges portées par une femme. Un réseau qui s’aligne sur ces valeurs mettrait ses injecteurs à 55 kilos toutes les deux secondes ; il s’arrête bien en dessous, à 30 kilos au dépôt, et l’emballage n’y est pour rien.
Un second seuil, plus discret, se lit à 20 kilos. L’article L1 du code des postes et des communications électroniques range dans le service universel les envois jusqu’à 2 kilos et les colis postaux jusqu’à 20. Au-dessus, le colis reste transportable mais il sort du service universel, donc du tarif unique sur tout le territoire métropolitain. Les dix kilos entre 20 et 30 sont de l’offre commerciale ordinaire, alors qu’ils voyagent dans les mêmes bacs et sur les mêmes plateaux.
Tout se joue entre 21 heures et 4 heures, et une heure perdue coûte une journée
Une plateforme colis travaille de 7 heures à 3 heures du matin, six jours sur sept, mais le gros du volume tombe après 21 heures : le commerce a fermé, les ramasses arrivent, les quais se remplissent d’un coup. Une plateforme récente trie 135 000 colis dans une journée moyenne et monte à 180 000 en pointe de fin d’année.
Trois minutes de machine, pas davantage. Le reste de la nuit se joue à l’arrêt, sur un quai, devant une remorque qui part à une heure écrite sur un tableau. Le retard coûte cher à cause de cette heure-là : une navette ne se rattrape pas au kilomètre, et il n’y en a pas une seconde dans la nuit. Arrivé à 2 h 40 pour un départ à 2 h 30, un colis attend le lendemain soir, puis prend place dans une tournée décalée d’un jour.
Un vendredi de fin novembre, la plateforme ne trie pas plus vite : elle trie plus longtemps, avec plus d’injecteurs sur la ligne et des remorques de renfort qui n’ont pas d’horaire. Le trieur, lui, garde la cadence qu’il avait en septembre.
Quinze jours en bureau, puis un service qui ouvre le courrier des autres depuis 1748
Non remis, le colis part en instance : quinze jours calendaires à compter du lendemain de l’avis de passage, dans un bureau de poste ou un point de retrait, sur une étagère qui se vide chaque soir. Passé ce délai, il repart chez l’expéditeur avec la mention « non réclamé » dans son suivi, et le trajet se refait à l’envers, plateforme comprise.
Reste ce que personne ne réclame et que personne ne peut rendre : le colis sans étiquette lisible, celui dont l’expéditeur n’existe plus à l’adresse indiquée, celui qui s’est ouvert dans une goulotte et dont le contenu et l’emballage voyagent séparés. Ceux-là descendent à Libourne, en Gironde, où le service client courrier occupe les locaux du centre de recherches du courrier installé là en 1967. Le service lui-même date de 1748.
C’est le seul endroit du réseau où l’on a le droit d’ouvrir un envoi pour chercher un indice à l’intérieur : une facture, un nom sur un bon de commande, une adresse écrite au dos d’une photo. Environ 150 postiers y traitent quelque neuf millions d’objets par an et deux cent mille réclamations. Un objet sur trois repart de Libourne vers quelqu’un qui l’attendait encore.