Zone 09 · Spectacle Article de fond

Cintres de théâtre : 250 kg de chaque côté

Aux cintres, charger une perche veut dire la faire descendre, appuyer la faire monter. L’équilibre se refait à l’entracte, pain de fonte par pain de fonte.

Relevé par Rémi Deshayes Publié le 17 août 2026 10 min de lecture

Un chariot de contrepoids chargé de pains de fonte crantés dans sa cheminée métallique, au bord d’une passerelle de théâtre

La première fois qu’un cintrier m’a demandé de charger la perche 14, j’ai cherché des yeux la pile de pains de 12,5 kg. Charger, ici, veut dire faire descendre : c’est le chariot de contrepoids qui monte, et on n’ajoute rien du tout. Appuyer veut dire l’inverse, envoyer la perche vers le gril. J’étais monté sur la passerelle avec mon carnet pour vérifier des appareils de levage, et je venais de prendre à l’envers les deux seuls verbes du métier. Le rideau était tombé une minute plus tôt. Il restait dix-neuf minutes, six perches à rééquilibrer, et personne dans la cage de scène ne parlait fort.

  1. 1 · Le rideau tombe et le plateau change de main. Le régisseur de scène, seul à son pupitre de coulisse, casque sur une oreille et l’autre libre pour entendre la salle.

    Entre
    La dernière réplique de l’acte I, un plateau occupé par le décor entier.
    Il s’y passe
    Le noir, la descente du rideau d’avant-scène, l’annonce au public. Les machinistes entrent avant la lumière de travail.
    Avec
    Un pupitre d’intercom relié à chaque poste de cintre, et la porteuse du rideau.
    En
    Vingt minutes annoncées au public, décomptées dès que le rideau touche le plancher.
    Sort
    Un plateau rendu à l’équipe technique.
    Ce qui rate
    Le rideau motorisé qui ne répond pas. Un cintrier reprend les chanvres, fait un tour mort sur son point d’ancrage et descend la toile à la sensation. Ça se voit de la salle : la vitesse n’est plus régulière.
  2. 2 · Le décor de l’acte I quitte le sol. Trois ou quatre machinistes de plateau, qui travaillent sous les perches en sachant lesquelles vont bouger.

    Entre
    Les châssis, les praticables et les toiles nouettées sur les tubes de l’acte I.
    Il s’y passe
    On défait les nouettes, on désolidarise les châssis, on glisse des planches à roulettes sous les bases lourdes et on dégage vers les rues.
    Avec
    Des guindes de bridage, et la pente du plateau, souvent 3 %, qui fait descendre vers la salle tout ce qu’on lâche.
    En
    Treize mètres de largeur utile à vider avant que la première perche bouge.
    Sort
    Un plateau libre sous les tubes à manœuvrer.
    Ce qui rate
    Un élément resté nouetté sur une perche qu’on croit vide. Il monte avec elle, se met en travers et fait dégorger une suspente, c’est-à-dire sortir le câble de la gorge de sa poulie.
  3. 3 · L’équilibre se refait dans la cheminée. Un cintrier par perche manœuvrée, chacun avec sa conduite écrite, debout sur la passerelle de charge.

    Entre
    Une perche allégée de ce qu’on lui a retiré, et un chariot devenu trop lourd d’autant.
    Il s’y passe
    Le cintrier sort les pains de fonte du magasin du chariot, un par un, en suivant ce qui est descendu du tube. La tare, elle, reste en fond de chariot.
    Avec
    Des pains crantés emboîtés sur une tige, et le frein de passerelle, qui agit sur le chanvre et jamais sur les suspentes.
    En
    Quatorze pains pour 175 kg à sortir, pris à hauteur de poitrine.
    Sort
    Une perche qui doit tenir seule quand on lâche le frein.
    Ce qui rate
    Le glissement au frein, quand le lest ne répond plus à la charge du tube. Le chanvre file entre les mâchoires et rien n’arrête la perche à la force des bras.
  4. 4 · Une perche part au gril, l’autre en descend. Le même cintrier, sur le top du régisseur, sans vue sur la scène dans la plupart des salles.

    Entre
    La perche de l’acte I, à hauteur d’homme, et celle de l’acte II stockée en haut depuis le montage.
    Il s’y passe
    Il saisit les deux chanvres à pleine main, ce qui immobilise la perche, libère le frein, appuie la première, charge la seconde. L’inertie du départ est dure à vaincre ; une fois la perche lancée, la retenir l’est davantage.
    Avec
    Un chanvre de 22 mm au moins, renvoyé par la poulie collectrice qu’on appelle la mère de famille. Autour, un adhésif de couleur par hauteur d’arrêt, et un mètre de scotch qui le prolonge : le pré-repère, qui dit quand freiner.
    En
    Autant de course pour le chariot que pour la perche, à la vitesse écrite dans la conduite.
    Sort
    Le décor du second acte arrêté à la hauteur de la veille.
    Ce qui rate
    Le repère raté. La perche talonne le plancher, les suspentes prennent du mou, le câble quitte sa gorge au gril, et la remise en place demande une montée au caillebotis.
  5. 5 · Le plateau est rendu. Les machinistes de plateau et le régisseur, qui refait le tour avant de rouvrir la salle.

    Entre
    Un décor descendu, encore libre de ses mouvements.
    Il s’y passe
    On bride, on haubane ce qui pourrait bouger, on vérifie qu’aucune guinde ne traîne dans un passage d’acteur.
    Avec
    Des guindes de haubanage et des pains de fonte posés au sol pour lester les béquilles de châssis.
    En
    Ce qui reste des vingt minutes, et ça ne se sait pas d’avance.
    Sort
    Un plateau prêt, et des cintriers déjà en préparation.
    Ce qui rate
    Un pain resté sur le platelage de la passerelle au lieu du magasin du chariot. À sept mètres au-dessus de gens assis, un bloc de fonte posé sur un caillebotis est le seul objet dont personne ne plaisante.

Un pain de fonte de trop et le chanvre file entre les mains

Le déséquilibre est l’avarie du poste, et aucun organe ne la rattrape. Le frein d’une porteuse contrebalancée agit sur le chanvre de commande, pas sur les suspentes. Tant que la charge du tube et le lest du chariot se répondent, la mâchoire tient sans effort. Dès que l’écart se creuse, le chanvre glisse, et le cintrier n’a plus qu’une paire de mains contre une masse lancée.

On ne pose donc jamais tout le lest d’un coup sur une charge qui n’est pas encore développée. Pour un cyclorama de 200 daN, haut de 10 m et long de 20 m, la toile massée au sol ne pèse sur la perche qu’à la hauteur où elle est déployée : 20 daN à un mètre du plancher, 100 daN à cinq. Le lest de départ se limite à 30 % de la charge finale, soit 66 daN, et le complément se pose une fois le chariot amené à la passerelle.

Le mot qui revient le plus souvent là-haut est dégorgement : la suspente qui sort de la gorge de sa poulie et se coince contre le flasque. Ça arrive quand l’angle entre les câbles et les renvois devient trop ouvert, pendant le redressement d’un châssis par exemple. La perche est bloquée en hauteur, la manœuvre saute pour la représentation, et le décor reste où il est jusqu’à ce que quelqu’un monte au gril avec une lampe.

Le cintrier travaille en aveugle, et sa conduite tient en cinq colonnes

La feuille qu’il a devant lui porte cinq informations : le moment de la manœuvre dans le déroulé, le numéro de ses perches, le sens, appui ou charge, la vitesse, et le repère d’arrivée. Rien d’autre. Il ne sait pas ce qui se joue sur le plateau au moment où il tire, et le plus souvent il ne le voit pas : un fond noir ou un décor lui masque la scène.

Il se présente à son poste quand le régisseur le met en préparation. Il prend les deux chanvres à pleine main, ce qui bloque la perche, et c’est seulement à ce moment qu’il peut lâcher le frein. Puis il attend le top. Ce qu’il décide seul, c’est le dosage : où commencer à retenir, combien de vitesse il se permet sur une toile légère, à quel instant il reprend la main sur une perche qui accélère plus qu’il ne l’avait prévu.

Quand quelqu’un se trouve sous la charge, il n’a plus le droit de décider. Un relais s’installe à l’intercom, tenu par le régisseur ou par un machiniste qui, lui, voit la scène. C’est aussi ce relais qui rattrape la guinde flottante oubliée sur un tube en mouvement, celle qui se boucle en montant autour d’un projecteur, parfois autour de quelqu’un. Le poste le plus dur du plateau est celui du rideau d’avant-scène tenu à la main : aux saluts, les manœuvres se font à volonté, en aller et retour, au rythme des applaudissements.

Une élingue marquée 100 daN ne lève que 50 kg au-dessus d’un plateau

Sur un chantier ordinaire, une élingue s’emploie jusqu’à sa charge maximale d’utilisation, la CMU estampillée par le fabricant. Au spectacle, on divise cette valeur par deux. Le Conseil national de la scénographie préconise de doubler les coefficients de sécurité sur tout ce qui compose un système de levage, parce que l’interdiction de passer sous une charge en mouvement est inapplicable dans une cage de scène, et parce qu’il arrive que la charge soit suspendue au-dessus du public.

Les coefficients de départ sont ceux du levage courant : 4 sur les chaînes, 5 sur les manilles, maillons rapides, mousquetons, câbles, poulies et moufles, 7 sur les cordages et les sangles textiles. Doublés, ils donnent la règle de plateau : pour lever 100 daN, le machiniste prend une élingue de 200 daN.

Le tube porteur obéit à la même règle. Chaque perche porte sa CMU écrite dessus, souvent 250 kg dans une salle municipale, 200 kg dans une salle plus petite. Au-delà, on ne charge pas davantage : on solidarise deux perches voisines par des barres de couplage et le surplus de contrepoids passe sur la seconde. Cette valeur inscrite sur le tube est ce que je viens lire, avec la date de la dernière visite. La vérification générale périodique des appareils de levage revient tous les douze mois.

Vingt-quatre perches sur treize mètres de plateau, soit une équipe tous les vingt-cinq centimètres

Le pas d’installation d’un cintre à l’italienne se compte en centimètres : une équipe tous les vingt à trente centimètres sur la profondeur du plateau. Le théâtre municipal de Moulins, salle de dimensions courantes, aligne 24 perches contrebalancées de 11,66 m, chargées à 250 kg, cheminées de contrepoids à cour et à jardin, chargement des pains en passerelle et freins au plateau.

Le reste du volume découle de là. Le cadre de scène y ouvre 9 m sur 6,50 m de haut. Le gril est à 13,54 m au-dessus du plancher, un peu plus du double du cadre, parce qu’une toile de fond doit disparaître entièrement au-dessus de l’ouverture. Les passerelles latérales courent à 9,75 m, sur 1,10 m à 1,40 m de largeur. Les cheminées où coulissent les chariots font une cinquantaine de centimètres.

Le tube d’une perche mesure 50 à 60 mm de diamètre, ce qui décide des colliers de projecteur qu’on peut y accrocher, et une tournée qui arrive avec les mauvais colliers repart avec des sous-perches. Le caillebotis du gril accepte de l’ordre de 150 daN par mètre carré. C’est la valeur que trois personnes accroupies autour d’un moteur atteignent sans y penser. La zone de travail au gril est donc reportée au sol, sur la scène, et balisée en rouge et blanc.

Le rideau de fer descend en moins de trente secondes, et il descend avant que le public entre

Dans une cage de scène, je passe plus de temps sur le dispositif d’obturation de la baie que sur toutes les perches réunies. C’est le panneau qui sépare le plateau de la salle en cas de feu, et que tout le monde appelle le rideau de fer. Le règlement de sécurité des établissements recevant du public lui impose trois choses dans son article L 63 : une manœuvre complète avant l’entrée du public pour chaque représentation, un déplacement de la position ouverte à la position fermée en moins de trente secondes, et une commande possible depuis le plateau comme depuis l’extérieur du bloc-scène.

Le mur qui porte cette baie est coupe-feu deux heures. Sous le gril court le grand secours, une rampe d’arrosage prévue pour noyer le plateau, et la cheminée d’appel s’ouvre en toiture pour tirer les fumées vers le haut plutôt que vers les fauteuils. Une cage de scène est un volume rempli de bois, de textile et de câbles, ouvert sur une salle pleine.

Dans le fond du chariot de la perche 14, sous les quatorze pains qu’on vient d’en sortir, il en reste deux qu’on ne compte jamais. C’est la tare, celle qui équilibre le tube nu et ses suspentes, et elle est marquée d’une peinture qu’on ne puisse pas effacer. Elle ne sortira pas ce soir. La sonnerie de fin d’entracte a retenti il y a quarante secondes, le cintrier a déjà remis les mains sur ses deux chanvres, et il attend le top.