Poser mille mètres cubes d’eau à trente mètres du sol pour les laisser redescendre tout seuls a l’air d’un détour : une pompe au niveau de la rue ferait le même travail avec beaucoup moins de béton. Elle le ferait tant qu’elle tourne. La colonne d’eau, elle, pousse à 2,9 bars le mardi comme le dimanche, et cette pression ne se règle pas, elle se mesure au mètre ruban. Le fontainier me montre le manomètre du pied de tour pendant que la cuve se vide, et l’aiguille descend assez lentement pour qu’on ait le temps de la regarder.
1 · Le pompage. Un agent d’exploitation pour une quinzaine d’ouvrages, qui commande depuis un écran de supervision et ne monte au pied de la tour qu’une fois par semaine.
- Entre
- L’eau sortie du traitement, chlorée autour de 0,3 mg/L de chlore libre.
- Il s’y passe
- La pompe pousse l’eau dans la conduite d’adduction jusqu’en tête de tour. La télégestion la déclenche sur le niveau bas de la cuve, presque toujours la nuit, quand personne ne tire et que le kilowattheure est au tarif creux.
- Avec
- Une pompe centrifuge, un démarreur progressif, un compteur de refoulement et une liaison de télégestion.
- En
- Quatre à six heures de marche entre minuit et six heures, de quoi remonter ce que la journée a pris.
- Sort
- De l’eau à la pression de refoulement : la hauteur à gagner, plus les pertes de charge de la conduite.
- Ce qui rate
- Le coup de bélier, cette onde qui repart en sens inverse quand la pompe s’arrête d’un coup et que la colonne d’eau, lancée, revient cogner sur le clapet. Le démarreur progressif et le ballon anti-bélier sont là pour ça. Quand ils manquent, la conduite lâche à une soudure, et c’est presque toujours la même.
2 · La vanne altimétrique. Personne. Elle se commande sur la pression qu’elle mesure elle-même et ne demande rien à l’exploitant.
- Entre
- Le débit de refoulement de la pompe, arrivé en haut de la colonne.
- Il s’y passe
- Un tube de prise de pression plonge dans la cuve et rapporte au pilote le poids exact de la tranche d’eau. Le ressort du pilote est taré sur la hauteur maximale : dès qu’elle est atteinte, la chambre de commande se met à l’air libre et la vanne principale se ferme.
- Avec
- Une vanne à membrane hydraulique et son pilote altimétrique.
- En
- Une fermeture étalée sur les derniers centimètres de remplissage, pour que le débit tombe à zéro sans claquer.
- Sort
- Rien, et c’est le résultat cherché : la cuve est pleine, la conduite est en charge, la pompe s’arrête sur son pressostat.
- Ce qui rate
- Le pilote encrassé. Une particule de quelques dixièmes de millimètre suffit à boucher son orifice de commande : la vanne reste ouverte, la cuve passe le niveau haut et déborde par le trop-plein. Le manomètre du pied de tour, lui, ne bouge pas d’un poil : la cuve est pleine, elle le reste, et tout a l’air normal.
3 · La cuve. Personne à l’intérieur, jamais, sauf le jour de la vidange annuelle. Ce jour-là ils sont deux au minimum, dont un qui reste à la trappe et ne descend pas.
- Entre
- Le remplissage de nuit. Entre 200 et 1 000 mètres cubes selon le nombre d’abonnés raccordés.
- Il s’y passe
- Le plan d’eau monte la nuit et redescend le jour. Rien d’autre : l’eau attend, et plus elle attend, plus elle perd son chlore.
- Avec
- Une cuve en béton, un revêtement intérieur alimentaire et une sonde de niveau qui renvoie une hauteur à la supervision.
- En
- Moins de vingt-quatre heures de séjour visé pour une goutte donnée.
- Sort
- Par la colonne de distribution, dont la prise est calée quelques centimètres au-dessus du radier pour laisser le dépôt au fond.
- Ce qui rate
- La cuve trop grande. Un ouvrage dimensionné sur la population d’il y a quarante ans garde son eau trop longtemps, le chlore libre s’y épuise et la bactériologie décroche avant tout le reste. L’exploitant abaisse alors la consigne de niveau haut pour forcer le renouvellement, ce qui revient à se servir d’un tiers de son réservoir.
4 · Le trop-plein. Personne non plus. C’est pourtant la première chose que le fontainier regarde en arrivant, avant même de sortir sa clé.
- Entre
- Le débit que la vanne altimétrique n’a pas coupé.
- Il s’y passe
- L’eau part par une goulotte, casse sa pression à l’air libre, puis traverse un siphon dont la garde d’eau interdit à l’air du dehors de remonter dans la cuve.
- Avec
- Une conduite dimensionnée pour absorber le débit maximal d’alimentation, un siphon, et un treillage inoxydable à mailles d’un millimètre au maximum sur les orifices de ventilation. C’est le règlement sanitaire départemental qui fixe cette maille, et elle vaut aussi pour la sortie du trop-plein.
- En
- Une quarantaine de mètres cubes par heure sur un ouvrage de quartier, soit le débit entier de la conduite d’adduction.
- Sort
- De l’eau potable traitée, chlorée et payée, dans le fossé.
- Ce qui rate
- Le grillage percé. Un cadre qui s’est descellé, une maille rongée, et il suffit d’un oiseau mort ou d’un nid de guêpes pour que la cuve entière parte à la vidange, quel que soit le résultat des analyses.
5 · Le départ vers le réseau. Le fontainier une fois par semaine, l’astreinte la nuit et le week-end, et sur un tableau de télégestion celui qui décroche à trois heures du matin.
- Entre
- La colonne de distribution qui redescend de la cuve jusqu’à la chambre de vannes, en pied d’ouvrage.
- Il s’y passe
- Le poids de la colonne devient pression, et le réseau du quartier part de là. La chambre porte aussi le by-pass, qui court-circuite la cuve pendant la vidange annuelle.
- Avec
- Des vannes papillon, un débitmètre électromagnétique, un manomètre à bain de glycérine et un capteur de pression télétransmis.
- En
- Un bar pour 10,2 mètres de hauteur d’eau. Le rapport est fixe, il ne se règle nulle part.
- Sort
- De l’eau entre 2 et 4 bars selon l’altitude de la maison desservie.
- Ce qui rate
- La maison du point haut. Bâtie trop près de l’altitude de la cuve, il ne lui reste presque rien : moins de 1 bar au compteur, et une douche à l’étage qui coule quand personne d’autre ne tire. Il lui faut un surpresseur, ou un rattachement à l’étage de pression du dessus.
La cuve rend en trois heures ce que la nuit a mis six heures à remonter
Un quartier de 1 800 habitants consomme autour de 260 mètres cubes par jour, en comptant les 145 litres quotidiens par habitant que relève l’observatoire national des services d’eau. Ce volume ne part pas régulièrement. Il part par vagues, et la plus raide est celle du matin.
Entre sept et neuf heures, les douches, les chasses d’eau et les cafetières d’un même quartier se déclenchent presque ensemble. La cuve encaisse. Sur un réservoir de 500 mètres cubes, dont la section fait une centaine de mètres carrés, ces deux heures représentent plus d’un mètre de hauteur d’eau perdue, et le plan d’eau continue de descendre jusqu’au soir.
Cette montée et cette descente portent un nom : le marnage, la tranche entre le niveau haut et le niveau bas d’exploitation. Elle se voit à l’œil quand la cuve est vide. La paroi porte une bande horizontale nette, plus sombre, un peu grasse au toucher : c’est la zone qui a été mouillée et séchée des milliers de fois, et c’est là que les dépôts s’accrochent en premier.
Un exploitant tient à son marnage. Une cuve dont le plan d’eau ne bougerait presque plus garderait la même eau deux jours durant, et le chlore libre n’y survit pas. Un réservoir trop grand pour son quartier coûte donc du chlore tous les jours, pour un stock qui ne servira qu’une fois.
Quarante mètres cubes par heure dans le fossé, et rien ne s’entend depuis la route
Le trop-plein d’un château d’eau ne se déclenche pas en fonctionnement normal. Il ne travaille jamais. Le voir couler veut dire qu’une chose en amont a lâché, et neuf fois sur dix c’est le pilote de la vanne altimétrique.
Le mécanisme est bête : le pilote commande la vanne principale par un filet d’eau qui passe dans un orifice de quelques dixièmes de millimètre. Un grain de rouille détaché d’une conduite ancienne le bouche, la chambre de commande ne se vide plus, la membrane reste soulevée, et la vanne oublie de fermer.
La conduite d’adduction d’un ouvrage de quartier passe une quarantaine de mètres cubes par heure : une nuit entière représente 300 mètres cubes d’eau traitée et chlorée qui repartent au fossé, plus les heures de pompage qui les ont montées. Rien ne l’annonce au sol. La goulotte débouche sous la ceinture de la cuve, à trente mètres, et un ruissellement de cette hauteur ne s’entend pas d’une route.
Ce qui l’attrape, c’est la télégestion : la pompe tourne, le compteur de refoulement défile, et la sonde de niveau ne monte plus. L’agent d’astreinte coupe la pompe à distance dans la minute, puis prend la voiture. Sur place, il ferme la vanne d’adduction à la main, démonte le pilote, souffle l’orifice et le remonte. Une heure de travail, un joint torique, et il ressort la question qui fâche : depuis combien de temps.
Le siphon, lui, ne bouge pas pendant tout l’épisode. Sa garde d’eau reste en place et empêche l’air extérieur de remonter dans la cuve par la conduite qui vient de déborder.
Une visite par semaine, un flacon rose, et la trappe reste fermée onze mois sur douze
La visite hebdomadaire se déroule toujours dans le même ordre. Le fontainier gare son fourgon au pied de la tour, puis ouvre la chambre de vannes, où il fait autour de 12 °C toute l’année et où l’humidité décolle les étiquettes des vannes. Il relève l’index du débitmètre, note la pression au manomètre, compare avec le relevé de la semaine passée.
Puis il ouvre le robinet de prise d’échantillon, laisse couler une bonne minute pour purger l’antenne, remplit un flacon et y verse un réactif. Le liquide rosit. Foncé, il reste du chlore ; pâle, il n’en reste presque plus. Il lit la valeur sur un comparateur de poche, à 0,05 mg/L près, et l’écrit sur sa fiche avec l’heure.
Ce qu’il décide seul tient en peu de choses. Il peut purger une antenne, abaisser la consigne de niveau haut de vingt centimètres pour forcer le renouvellement, resserrer un presse-étoupe qui goutte. Au-delà, il appelle. Un chlore libre sous 0,1 mg/L, une pression qui a bougé de plus de 0,3 bar sans explication, un scellé de trappe rompu : ces trois-là partent au responsable d’exploitation le jour même, et le troisième déclenche un prélèvement bactériologique avant toute autre chose.
La trappe de la cuve, il ne l’ouvre pas. La clé ne vit pas dans le fourgon, elle reste au dépôt, et elle ne sort qu’une fois par an.
Vingt-quatre heures de contact, six heures d’attente, et le quartier n’a rien vu passer
L’article R. 1321-56 du code de la santé publique demande que les réservoirs soient vidés, nettoyés, rincés et désinfectés au moins une fois par an. L’obligation est écrite et elle se contrôle. Le préfet peut allonger la fréquence sur demande motivée, quand les conditions d’exploitation le permettent et que l’eau distribuée ne montre aucun signe de dégradation.
Pendant l’opération, le quartier est alimenté par le by-pass de la chambre de vannes : la pompe pousse directement dans le réseau et la pression n’est plus donnée par la hauteur mais par le refoulement. Personne ne s’en aperçoit, sauf les maisons du point haut, qui sentent parfois passer une pression un peu différente.
Une fois la cuve vide, ce qui reste au radier tient en quelques centimètres de dépôt. Une part vient de l’eau elle-même : calcaire, oxydes de fer, manganèse. Le reste a poussé sur place, algues et biofilms, souvent là où un joint de trappe laissait passer un peu de jour. Le brossage et le raclage font le gros, le jet finit, et il se travaille sous 10 bars parce qu’un nettoyeur à 60 bars arracherait le revêtement en même temps que le dépôt.
| Ce qui se mesure | Valeur visée | Écart toléré | Au-delà |
|---|---|---|---|
| pH des eaux de rinçage | neutre | 5,5 à 9,5 | neutralisation avant rejet |
| Chlore de désinfection pulvérisé | 10 mg/L | 24 h de contact au minimum | l’opération se recommence |
| Chlore libre au remplissage | 0,3 mg/L | < 0,5 mg/L | on rince et on redose |
| Tranquillisation avant prélèvement | 6 h | jamais moins | l’analyse ne vaut rien |
| Délai d’analyse après travaux | immédiat | 24 h au plus tard | l’ouvrage reste consigné |
Les résultats reviennent du laboratoire au bout d’un à trois jours selon les paramètres. L’ouvrage ne reprend le service qu’après, et pas avant.
Le courant tombe, la cuve pousse encore, et le compte à rebours part de quelques heures
C’est le seul point où un château d’eau bat tout ce qu’on pourrait mettre à sa place. Une coupure sur le poste source qui alimente la station de pompage arrête la pompe, la télégestion et l’éclairage. Elle n’arrête pas la pression : la colonne d’eau ne demande l’autorisation de personne pour peser 2,9 bars.
Ce qui s’arrête, c’est le remplissage. À partir de la seconde où la pompe se tait, l’autonomie du quartier vaut ce qu’il reste dans la cuve, divisé par ce qu’il consomme. Sur les 260 mètres cubes journaliers des 1 800 habitants du quartier, une cuve à moitié pleine tient une vingtaine d’heures si la coupure arrive à minuit, et beaucoup moins si elle arrive à six heures du matin, juste avant la vague des douches. Un réseau alimenté par surpression directe, lui, perd sa pression en quelques minutes.
L’exploitant d’un réseau surpressé passe sa première heure à courir. Celui qui a une cuve au-dessus de la tête commence par lire sa sonde de niveau, qui lui donne son délai en mètres, et décide ensuite s’il y a lieu de courir.
Ce qu’on va chercher pendant ce temps, c’est un groupe électrogène. Il vit au dépôt sur une remorque, il pèse quelques centaines de kilos, il se raccorde sur une prise d’attente prévue dans le tableau de la station, et le raccorder prend environ une heure entre le moment où la remorque part et celui où la pompe redémarre. Pendant cette heure-là, la colonne pousse toute seule.